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Une histoire du Banc d'Arguin

Mercredi, 13 Avril 2011 10:43

 

Théodore GERICAULT, Le radeau de la Méduse, Musée du Louvre, Paris, 1819, 491x716cm,
licence wikimedia commons.

 

Longtemps le Banc d'Arguin a joué un rôle de premier plan dans les échanges économiques de l'Europe.  Carrefour entre le Maghreb et l'Afrique noire, les Portugais sont les premiers à s'y être installés au moment où leur puissance navale était à son apogée. Ainsi se sont-ils installés aux alentours de 1442 sur l'île d'Arguin sur laquelle ils construiront le Fort d'Arguin.

Ce comptoir devint un des points majeurs d'échange pour la gomme arabique, peaux d'animaux, or et esclaves (cf . : Th. MONOD, L'île d'Arguin (Mauritanie), Essai Historique, Lisbonne, centro de estudios de cartografia, 1983). Cette zone devint du fait des ressources qu'il offrait, le poisson notamment, une zone d'importance première, mais c'était  également un lien fort entre les comptoirs du Nord et du Sud.

C'est dans ce cadre des luttes territoriales que s'insère l'histoire du Naufrage de la frégate française la Méduse le 2 juillet 1816. En effet, à la chute de l'Empire napoléonien, les Anglais prennent possession de la colonie du Sénégal. A la Restauration, un traité de paix est signé, et le Sénégal restitué à la France. C'est pour reprendre possession de ce territoire qu'une expédition est montée en 1816.

Elle est composée comme suit :

Navires

Commandant

Frégate la Méduse

M. De Chaumareys

Corvette l'Echo

M. Corney de Venancourt

Flûte la Loire

M. Giquel-Destouches

Brick l'Argus

M. DeParnajon

Avant de poursuivre plus avant la narration de l'expédition il faut marquer un arrêt sur le personnage de Commandant De Chaumareys. Il est à lui seul le parangon d'une époque.  En effet  en 1816 commence  la période dite de la Restauration marquée par le retour de la royauté incarnée par Louis XVIII ; il s'agit donc pour le nouveau régime de confirmer son statut administratif, son rayonnement politique au travers du renouvellement des cadres de l'administration et de l'armée. Chaumareys, noble et royaliste qui avait cessé de naviguer lors de la Révolution reprit donc du service non pour ses qualités de marin, mais bien avant tout par nécessité politique.

En juin 1816, l'expédition constituée de quatre navires quitte Rochefort. La frégate La Méduse fraîchement carénée distancie rapidement les autres navires de l'expédition. Aux officiers du  bord qui auraient préféré une navigation de conserve comme il était coutume lorsque les conditions météorologiques le permettait, Chaumareys rétorque qu'il n'y a pas de danger. Et pourtant. Pourtant le naufrage de la frégate, par le secours qu'apporte la navigation de conserve aurait permis de sauver les hommes embarqués à bord de la Méduse.

Le 2 juillet 1816, la frégate, suite à une erreur de navigation du commandant échoue sur les hauts-fonds du Banc d'Arguin. Des manœuvres pour se déséchouer sont tentées mais sans beaucoup de conviction, à tel point que ces manœuvres à peine commencées on construit déjà un radeau de fortune destiné à accueillir les passagers trop nombreux pour les canots du bord.

L'idée est simple : mettre tous les passagers en surnombre sur le Radeau de la Méduse et tirer  en remorque cette embarcation jusqu'à St-Louis du Sénégal. Cependant très vite le commandant Chaumareys qui aurait dû quitter le navire en dernier comme l'exigeait le code de la Marine aurait ordonné de couper la remorque, abandonnant ainsi ceux qui deviendront Les naufragés de la Méduse.

"Plan du Radeau de la Méduse" in Alexandre CORREARD,
Le naufrage de la frégate la Méduse, Paris, Corréard, 1816

A bord du radeau de fortune, 152 personnes  disposant chacune de moins d'1m². Sur cette embarcation construite à la va-vite peu de nourriture, peu d'eau. Très vite les naufragés du fait de leur surnombre, de l'eau jusqu'à la taille, se coincent les jambes dans le caillebotis qui avec le jeu de l'océan s'est mis à travailler et leur écrase les membres.

 

Dans ces conditions difficiles, certains craquent, d'autres résistent. La première voit s'affronter sur le radeau des hommes luttant contre d'autres pour avoir plus de pain, plus d'eau. Une cinquantaine de personnes périront lors de cette première nuit. Les conditions de vie déjà extrêmement difficiles se dégradent encore : les naufragés pour se désaltérer se mettent à boire leur urine, la chair des cadavres est mise à sécher puis est consommée. Quand les naufragés sont retrouvés une dizaine de jours plus tard il ne reste plus que 15 survivants dont 5 mourront à peine embarqué à bord du Brick l'Argus.

©Observatoire du PNBA,Itinéraires des Naufragés de la Méduse, 2009

L'affaire du radeau de la Méduse et sa postérité.

Parmi les survivants, deux hommes Alexandre CORREARD et Henri  SAVIGNY qui feront le récit de leur aventure Le Naufrage de la frégate « La Méduse », faisant partie de l'expédition du Sénégal en 1816. L'affaire commence à créer le débat. Mais c'est lorsque Théodore Géricault s'empare de l'histoire en la peignant pour le salon du Louvre de 1819 que l'histoire fera vraiment florès. Géricault avait en effet donné à sa toile des proportions monumentales (491x716cm) uniquement accordées à l'époque aux toiles du genre le plus noble, scène mythologique, historique. Accorder à cette toile une aussi grande taille c'était lui accorder le statut historique et faire des naufragés des personnages historiques, presque mythologiques. Ainsi leur expérience était-elle retirée du cycle normal de l'existence humaine, et l'extraordinaire surgissant, c'était leur fin tragique qui en était soulignée. On pourrait presque parler pour ce tableau d'un réquisitoire ; réquisitoire contre Chaumareys  (il ne sera jugé qu'en 1821), réquisitoire contre la monarchie qui conduit la France à sa perte.

 

Cette œuvre avait donc toutes les composantes d'un succès, et marqua tellement les mentalités que l'image du radeau de la Méduse est à présent ancrée dans notre mémoire collective. La chanson "Les copains d'abord" de Brassens est un des nombreux exemples de cette utilisation de l'imagerie de la Méduse.

Le naufrage de la Méduse : chronique d'une histoire française ordinaire

©Sébastien BERTIN, Canon de la frégate française la Méduse,
Musée National mauritanien, Nouakchott, 2009.

"Tout commence par des guerres. Français contre Anglais. A coup de canons, de sabres et de sang. Les anglais prennent les colonies françaises du Sénégal. Elles sont rendues aux Français. La frégate du Roi La Méduse est envoyée pour reprendre le territoire. Pour la diriger, un commandant qui n'a pas navigué depuis plus de vingt ans. Pour se diriger sur le terrible Banc d'Arguin des cartes de plus d'un siècle pleines d'erreurs.

La Méduse, à peine sortie du port, en France, manque de faire naufrage. Les éléments sont déjà contre elle. Arrive le Cap Blanc, erreur dans la lecture des cartes : la frégate fonce plein Est en direction des hauts-fonds du Banc d'Arguin. On alerte le commandant que la route du bateau est fausse, il n'en a cure.

Le 2 juillet 1816 à 14h30, La Méduse talonne sur les hauts-fonds du Banc d'Arguin, le temps est beau, la mer est belle mais haute C'est même la plus haute mer de l'année, l'amplitude de la marée ne pourra que décroître, ce qui fait craindre pour la sauvegarde du navire et de l'équipage...

Le désastre commence, on jette par dessus bord les mâts, les voiles, tout ce qui peut être inutile à l'exception des canons, pourtant lourds de 2 tonnes chacun. C'est encore une fois le commandant qui s'y oppose : pour lui les canons sont propriété royale, et à ce titre ne doivent pas être mis à l'eau. Mais le bateau n'est-il pas également propriété royale, et à ce titre, ne mérite-t-il pas d'être sauvé également? Le commandant s'en fiche.

On tente de mouiller des ancres loin du bateau et de le tirer sur celles-ci afin de sortir La Méduse de ce banc de sable sur lequel elle s'enfonce de plus en plus. Manœuvres inutiles. La tension à bord du navire ne cesse de grandir ; les 400 personnes à bord du bateau sont prises de folie. Pendant que certains construisent le futur radeau, il n'y a que six canots pour secourir tout le monde, les soldats et les marins font le tour de la Méduse et se mettent à boire les vins, et les liqueurs précieuses. La troupe s'énerve les officiers ne contrôlent plus la situation.

Le convoi de fortune se met en route. Très vite une des amarres qui tire le radeau se rompt ou est coupée. Voilà 150 hommes livrés à l'Océan. Pendant une quinzaine de jours ils vont dériver. Très vite, le manque d'espace, l'abattement, s'emparent des naufragés du radeau. On se bat pour avoir de l'espace, du vin, des biscuits. On se bat pour tout et rien. Des hommes tombent à l'eau, sont dévorés par les requins. On se bat à coup de sabres et de baïonnettes. Le sang coule des membres sont tranchés du sang coule partout et attire encore plus les requins. Dans la bataille les rares vivres sont abîmées ou détruites. Une première nuit passe. Le lendemain c'est de nouveau la bataille. Il ne reste plus grand chose à manger et à boire. Certains commencent à boire leur urine. On découpe la chair des cadavres que l'on met à sécher pour la manger. A cause du soleil, les hommes commencent à délirer. La terre a disparu de l'horizon tant le radeau pareil au brick perdu a été le jouet du flux et du reflux. Un bateau récupère la vingtaine de survivants. Ils sont ramenés à St-Louis. Seuls 5 survivront et raconteront leur histoire.

Pendant ce temps, les autres canots ont poursuivi leur route. Le premier celui du commandant, bien pourvu en eau et vivre qui rejoint St-Louis en trois jours. Il tarde à envoyer des secours aux autres naufragés. Il en sera puni quand il reviendra en France mais n'aura pas la tête tranchée comme il aurait dû l'avoir.

Des deux autres canots le premier est allé directement à la côte. Un long périple dans le désert commence alors pour ces naufragés de la mer devenus naufragés du désert. Arrivés sans eau à la côte ils craignent d'être attaqués par les Maures qu'ils croient féroces et prêts à les attaquer. A cette époque il y avait encore des lions sur le littoral mauritanien. Ils marchent un peu la nuit, afin d'éviter la chaleur du jour contre laquelle ils n'ont rien pour se protéger. Cependant la nuit ils doivent aussi se défendre contre les lions et autres bêtes sauvages qui les menacent. Heureusement pour eux très vite, ils rencontrent des Maures qui se révèlent féroces, mais en commerce. Ils vendent à prix d'or aux naufragés lait de chamelle, viande de chèvre, eau. Ceux-là arriveront tant bien que mal à St-Louis rejoints en route par les naufragés du second canot.

C'est à leur retour en Europe que naîtra l'affaire de la Méduse, qui a fortement marqué la culture européenne."

©BERTIN Sébastien.